Les élections européennes de mai 2014 - Nouvelle étape dans l’implosion du projet européen
Une analyse de Samir Amin, économiste marxiste et un des penseurs bien connus de l'altermondialisme. Extraits :
1. La construction européenne a été conçue et mise en œuvre dès l’origine pour garantir la pérennité d’un régime de libéralisme économique absolu. Le traité de Maastricht (1992) renforce encore ce choix fondamental, et interdit toute autre perspective alternative. Comme le disait Giscard d’Estaing : « le socialisme est désormais illégal ». Cette construction était donc par nature anti-démocratique et annihile le pouvoir des Parlements nationaux élus, dont les décisions éventuelles doivent rester conformes aux directives du pouvoir supranational défini par la pseudo-constitution européenne. Le « déficit de démocratie » des institutions de Bruxelles, à travers lesquelles opère la dictature néolibérale, a été et demeure consciemment voulu. Les initiateurs du projet européen, Jean Monet et autres, n’aimaient pas la démocratie électorale et se donnaient l’objectif d’en réduire le « danger », celui d’engager une nation hors des sentiers tracés par la dictature de la propriété et du capital. Avec la formation de ce que j’appelle le capitalisme des monopoles généralisés, financiarisés et mondialisés, à partir de 1975, l’Union Européenne est devenue l’instrument du pouvoir économique absolu de ces monopoles, créant les conditions qui permettent d’en compléter l’efficacité par l’exercice parallèle de leur pouvoir politique absolu. Le contraste droite conservatrice/gauche progressiste, qui constituait l’essence de la démocratie électorale évoluée, est de ce fait annihilé, au bénéfice d’une idéologie de pseudo « consensus ».
Ce consensus repose sur la reconnaissance par les opinions générales en Europe que les libertés individuelles et les droits de l’homme sont garantis, au moins dans la majorité des États européens sinon dans ceux de l’ex-Europe orientale, mieux qu’ailleurs dans le monde. C’est exact et à l’honneur des peuples concernés. Néanmoins la double dictature économique et politique des monopoles généralisés annihile la portée de ces libertés, privées de leur capacité de porter en avant un projet de société qui transgresserait les limites imposées par la logique exclusive de l’accumulation du capital[...]
2. Mais le régime économique libéral absolu, imposé par la constitution européenne, n’est pas viable. Sa raison d’être exclusive est de permettre la concentration croissante de la richesse et du pouvoir, au bénéfice de l’oligarchie de ses bénéficiaires, fût-ce au prix d’une austérité permanente imposée aux classes les plus nombreuses, à la régression des acquis sociaux, voire au prix de la stagnation économique. La spirale infernale de l’austérité produit pour l’ensemble européen la croissance permanente des déficits et de la dette (et non leur réduction comme le prétend la théorie économique conventionnelle, sans fondements scientifiques). Les exceptions (l’Allemagne aujourd’hui) ne peuvent l’être que parce que les autres sont, eux, condamnés à subir leur sort. L’argument avancé – « il faut faire comme l’Allemagne » – n’est pas recevable : par sa nature même le modèle ne peut pas être généralisé[...]
3. Les élections européennes de mai 2014 traduisent le rejet par la majorité des citoyens de « cette Europe » (sans nécessairement être conscients que « l’Europe » ne peut être autre). Avec plus de la moitié d’abstentionnistes dans le corps électoral (plus de 70% d’abstentions dans l’Est européen), 20% de votes en faveur de partis d’extrême droite se déclarant « anti-européens », les listes dites « europhobes » en tête en Grande Bretagne et en France, 6% en faveur de partis de la gauche radicale critique de Bruxelles, cette conclusion s’impose. Certes, en contrepoint, la majorité de ceux qui ont participé au vote, se réclament toujours du (ou d’un) projet européen, pour les raisons données plus haut (« l’Europe garante de libertés et des droits ») et parce qu’ils pensent encore – avec beaucoup de naïveté – qu’une « autre Europe » (des peuples, des travailleurs, des nations) est possible, alors que la construction européenne – en béton armé – a été conçue pour annihiler toute éventualité de sa réforme.
Le vote de défiance d’extrême-droite porte en lui des dangers qu’on ne doit pas sous-estimer. Comme tous les fascismes d’hier, ses porte-paroles ne mentionnent jamais le pouvoir économique exorbitant des monopoles. Leur prétendue « défense de la nation » est trompeuse : l’objectif poursuivi est – outre l’exercice de leur pouvoir dans les différents pays concernés de l’Union Européenne – le glissement de l’Union Européenne de son régime actuel administré par la droite parlementaire et/ou les sociaux-libéraux à un régime nouveau géré par une droite dure. Les débats sur les origines véritables de la dégradation sociale (précisément le pouvoir des monopoles) sont transférés vers d’autres domaines (l’exploitation du bouc émissaire de l’immigration en particulier).
Mais si ce succès douteux de l’extrême droite « anti-européenne » est celui qu’il est, la faute en revient à la gauche radicale (à gauche des partis du socialisme ralliés au libéralisme). Par son manque d’audace dans la critique de l’Union Européenne, par l’ambiguïté de ses propositions, qui alimentent l’illusion de « réformes possibles », cette gauche radicale n’est pas parvenue à faire entendre sa voix[...]
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6 juin 44 : ce qu’on ne vous dira pas
Source : www.michelcollon.info , 4 juin 2014.
Oui, mais quand même les Américains nous ont ont libérés en 45 !
Combien de fois, l'ai-je entendue celle-là ! Sur les bancs de l'école.
Mais aussi lors de débats sur les guerres actuelles des USA.
40-45, la seule « bonne » guerre US ? Peut-être à nuancer. Quelques faits troublants sont documentés dans un excellent livre de l'historien Jacques Pauwels (1). Ses documents irréfutables prouvent qu'une grande partie des sociétés US ont carrément collaboré avec Hitler, et pas seulement au début de la guerre : Du Pont, Union Carbide, Westinghouse, General Electric, Goodrich, Singer, Kodak, ITT, JP Morgan...
Pire. La grande nouveauté stratégique d'Hitler, ce fut la "Blitzkrieg", la guerre-éclair : porter très vite ses troupes au cœur de l'adversaire. Pour cela, deux conditions indispensables : des camions et de l'essence. L'Allemagne n'ayant aucun des deux, c'est Esso qui a fourni l'essence, tandis que les camions provenaient des usines allemandes de Ford et General Motors.
Jacques Pauwels montre que :
1. Une grande partie du patronat US était pro-Hitler dans les années 30 et 40.
2. Cela n'a changé qu'au moment où les ventes des firmes US furent mises en danger par l'agressivité commerciale allemande en Amérique latine et ailleurs. Et par les occupations japonaises qui confiquaient tout le commerce en Asie.
En fait, les Etats-Unis jouaient double jeu. Ils souhaitaient que la guerre dure longtemps. Pourquoi ?
D'un côté, les énormes profits que leurs sociétés réalisaient en Allemagne étaient en croissance. De l'autre côté, ils s'enrichissaient en prêtant à la Grande-Bretagne qui supportait tout le poids financier de la guerre. Washington posait d'ailleurs comme condition que Londres abandonne ses colonies après la guerre. Ce qui fut fait. Les Etats-Unis ont réussi à profiter de la Deuxième Guerre mondiale pour affaiblir leurs rivaux et devenir la seule superpuissance capitaliste.
Henry Ford : « Ni les Alliés, ni l'Axe ne devraient gagner la guerre. Les USA devraient fournir aux deux camps les moyens de continuer à se battre jusqu'à ce que tous deux s'effondrent. »
Le futur président Harry Truman, en 1941 : « Si l'Allemagne gagne, nous devons aider la Russie et si la Russie gagne, nous devons aider l'Allemagne, afin qu'il en meure le maximum de chaque côté. »
Ce jeu cynique ne cessa que lorsque l'URSS vainquit Hitler. Alors seulement, les Etats-Unis se précipitèrent pour sauver leurs intérêts en Europe.
Demain 6 juin, on fera comme si la guerre avait été gagnée en Normandie et non à Stalingrad. On ne dira pas qu'Hitler perdit 90% de ses soldats à l'Est. Que pour un soldat US tué, il y en eut 53 soviétiques. Les manuels scolaires sont parfois bizarres, non ?
Voilà, désolé de vous avoir ôté une de vos dernières illusions. Demain, 6 juin, vous pourrez penser à tout ça lorsque sur une plage normande, on fêtera George Bush alors que son grand-père a financé Hitler. Dans quel monde vivons-nous ?
(1) Pauvewls, Jacques. Le mythe de la bonne guerre : les États-Unis et la Seconde Guerre mondiale. Bruxelles : Aden éditions, 2012. (EPO), 378 p.
La dette perpétue l’accaparement du monde et le pillage des ressources
Un article de Renaud Duterme (CADTM). Extraits :
Si les impacts sociaux et environnementaux de la colonisation sont aujourd’hui connus, le capitalisme a depuis trouvé un moyen de poursuivre son emprise sur le monde et les ressources naturelles : la dette.
La nature colonisée
Si une partie des bouleversements écologiques l’ont été malgré les instigateurs de l’expansion européenne (pensons aux transferts de plantes, d’animaux et de maladies entre les différents continents) (1), la colonisation, par l’imposition d’un modèle productiviste et capitaliste, a été à la source d’un désastre écologique dont les conséquences se font sentir jusqu’à aujourd’hui.
C’est en effet à cette époque qu’a débuté un processus de production sans limite, si ce n’est l’accumulation elle-même. Concrètement, cela s’est traduit par la subordination à un système de monocultures impossibles à cultiver dans les régions tempérées du Nord ainsi que par l’exploitation jusqu’à épuisement des ressources minières et forestières des pays colonisés.
Cette exploitation, qui a été un des facteurs du décollage économique de l’Europe, a entraîné dans les régions concernées un épuisement des sols, la destruction de l’habitat et la disparition d’espèces, une déforestation massive ainsi qu’une vulnérabilité accrue aux aléas climatiques.
On retrouve déjà cette constatation sous la plume d’Eduardo Galeano au sujet de la canne à sucre : « Le sucre a détruit le Nord-est du Brésil. Cette région de forêt tropicale a été transformée en savane. Naturellement propice à la production alimentaire, elle est devenue région de famine. Là où tout avait poussé avec exubérance, le latifundio destructeur et dominateur ne laissa que roc stérile, sol lessivé, terres érodées...
Le feu utilisé afin de nettoyer le terrain pour les champs de canne dévasta la faune en même temps que la flore : le cerf, le sanglier, le tapir, le lapin, le paca et le tatou disparurent. Tout fut sacrifié sur l’autel de la monoculture de la canne ». (2)
Par la suite, l’industrialisation des régions du Centre a encore accru l’exploitation, celle des peuples colonisés mais également de leurs écosystèmes. Les cinq derniers siècles de pillage portent ainsi en eux les germes de la crise écologique globale que nous connaissons.
Si l’exploitation coloniale et ses conséquences environnementales sont aisément compréhensibles, on peut se demander pourquoi les indépendances n’ont pas mis fin à la situation. Or, le pillage mis en œuvre a perduré grâce à une arme aussi pernicieuse qu’efficace : la dette.
L’écologie de la dette
La dette va devenir la pièce centrale d’un néo-colonialisme, permettant aux grandes puissances (pays riches au service de leurs entreprises transnationales) de poursuivre l’accaparement du monde sans s’encombrer de la tutelle politique[...]
Sur le terrain, l’exploitation intensive va se généraliser puisque, mondialisation oblige, on va assister à une concentration d’une demande provenant des quatre coins du monde sur des zones d’offre limitées. (5) Cela aura d’ailleurs pour conséquence perverse d’encourager une consommation sans limite, les effets de la production se faisant sentir bien loin des lieux d’achat.
Par ailleurs, le système dette va aggraver la situation environnementale des pays du Sud de deux autres manières : la première est l’aggravation de la pauvreté, qui va contraindre des populations entières à épuiser leur environnement à des fins de survie ; la seconde, découlant de la première, est la prolifération des bidonvilles, dont la nature informelle va impacter considérablement les écosystèmes : destruction de l’habitat, rejets ménagers, absence de réseaux d’égouts efficients… (6)
En bref, parvenir à dépasser l’impasse écologique dans laquelle une grande partie de l’humanité se trouve déjà ne pourra se faire sans remettre en cause le cadre économique créateur d’inégalités, d’exploitation et de gaspillage. (7)
Suite à ce constat, on serait tenté de dire que, pour tout écologiste convaincu, l’annulation de la dette et la fin du néo-colonialisme devraient être parmi ses priorités. (8)
L'article complet (PDF, 1 page).
À l’assaut du sommeil
Un autre article très intéressant du Monde diplomatique de ce mois de juin, l'oeuvre de Jonathan Crary (professeur de théorie de l’art moderne à l’université Columbia. Auteur de 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil, Zones, 2014). Extraits :
[...] Etant donné sa profonde inutilité et son caractère essentiellement passif, le sommeil, qui a aussi le tort d’occasionner des pertes incalculables en termes de temps de production, de circulation et de consommation, entravera toujours les exigences d’un univers 24/7, où tout fonctionne vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept. Passer ainsi une immense partie de leur vie endormis, dégagés du bourbier des besoins factices, demeure l’un des plus grands affronts que les êtres humains puissent faire à la voracité du capitalisme contemporain. Le sommeil est une interruption sans concession du vol de temps que le capitalisme commet à nos dépens.
La plupart des nécessités apparemment irréductibles de la vie humaine — la faim, la soif, le désir sexuel et, récemment, le besoin d’amitié — ont été converties en formes marchandes ou financiarisées. Le sommeil impose l’idée d’un besoin humain et d’un intervalle de temps qui ne peuvent être ni colonisés ni soumis à une opération de profitabilité massive ; raison pour laquelle il demeure une anomalie et un lieu de crise dans le monde actuel. Malgré tous les efforts de la recherche scientifique en ce domaine, il persiste à frustrer et à déconcerter les stratégies visant à l’exploiter ou à le remodeler. La réalité, aussi surprenante qu’impensable, est que l’on ne peut pas en extraire de la valeur.
Les assauts contre le temps de sommeil se sont intensifiés au cours du XXe siècle. L’adulte américain moyen dort aujourd’hui environ six heures et demie par nuit, soit une érosion importante par rapport à la génération précédente, qui dormait en moyenne huit heures, sans parler du début du siècle dernier où — même si cela paraît invraisemblable — cette durée était de dix heures. Le scandale du sommeil tient à ce qu’il inscrit dans nos vies les oscillations rythmiques de la lumière du soleil et de l’obscurité, de l’activité et du repos, du travail et de la récupération, qui ont été éradiquées ou neutralisées ailleurs.
A partir du milieu du XVIIe siècle, il s’est trouvé délogé de la position stable qu’il avait occupée dans les cadres devenus obsolètes de l’aristotélisme et de la Renaissance. On commença à saisir son incompatibilité avec les notions modernes de productivité et de rationalité, et René Descartes, David Hume ou John Locke furent loin d’être les seuls philosophes à lui dénier sa pertinence pour les opérations de l’esprit ou la recherche de la connaissance. On le dévalorisa au profit d’une prééminence accordée à la conscience et à la volonté, ainsi qu’à des notions d’utilité, d’objectivité et d’intérêt personnel comme mobiles d’action[...]
Le sommeil, en tant qu’obstacle majeur — la dernière de ces « barrières naturelles » dont parlait Karl Marx dans Le Capital — à la pleine réalisation du capitalisme 24/7, ne saurait être éliminé. Mais il est toujours possible de le fracturer et de le saccager. Comme le montrent les exemples ci-dessus, les méthodes et les mobiles nécessaires à cette vaste entreprise de destruction sont déjà en place. Les espaces publics sont aujourd’hui entièrement conçus pour dissuader toute velléité d’y dormir, y compris — avec une cruauté intrinsèque — le design des bancs publics et d’autres surfaces en hauteur, destiné à empêcher qu’un corps humain puisse s’y allonger.
L’assaut lancé contre le sommeil est inséparable du processus de démantèlement des protections sociales qui fait rage dans d’autres sphères. De même que l’accès universel à l’eau potable a partout dans le monde été ravagé par une pollution et par une privatisation programmée débouchant sur la commercialisation de l’eau en bouteille, il existe là un phénomène similaire, aisément repérable, de construction de rareté. Tous les empiétements que l’on fait subir au sommeil créent les conditions d’un état d’insomnie généralisé, où il ne nous reste plus qu’à l’acheter (même si l’on paie pour un état chimiquement modifié qui n’est plus qu’une approximation du sommeil véritable). Les statistiques sur l’usage exponentiel de somnifères montrent que, en 2010, des composés médicamenteux tels que l’Ambien ou le Lunesta ont été prescrits à environ cinquante millions d’Américains, tandis que quelques millions d’autres achetaient des somnifères en vente libre[...]
En tant que manque individuel, l’insomnie s’inscrit aujourd’hui dans la continuité d’un état généralisé d’« absence de monde ». Un certain nombre d’hypothèses fondamentales sur la cohésion des relations sociales s’articule à cette question du sommeil — y compris l’idée d’un rapport réciproque entre vulnérabilité et confiance, entre le fait d’être exposé et le soin. La vigilance d’autrui est cruciale : c’est d’elle que dépend l’insouciance du sommeil qui nous revivifie, c’est elle qui nous octroie un intervalle de temps libéré des peurs, un état temporaire d’« oubli du mal » (5).
L’une des multiples raisons pour lesquelles les cultures humaines ont si longtemps associé le sommeil à la mort tient à ce que tous deux attestent la continuité du monde en notre absence. L’absence purement temporaire du dormeur est cependant marquée par une sorte de lien avec l’avenir, avec la possibilité d’un recommencement, et donc d’une liberté. C’est dans cet intervalle que les aperçus d’une vie non vécue, d’une vie remise à plus tard peuvent fugacement effleurer la conscience. L’espoir nocturne que l’on puisse entrer dans un état de sommeil profond jusqu’à y perdre connaissance est en même temps l’anticipation d’un réveil qui pourrait comporter quelque chose d’imprévu[...]
A présent, au XXIe siècle, l’inquiétude du sommeil entretient une relation plus troublante avec l’avenir. Situé quelque part sur la frontière entre le social et le naturel, le sommeil assure la présence dans le monde des motifs sinusoïdaux et cycliques qui sont essentiels à la vie et incompatibles avec le capitalisme. Il faut faire le lien entre sa persistance anormale et la destruction en cours des conditions mêmes de la vie sur notre planète. Parce que le capitalisme est incapable de se limiter lui-même, la notion de préservation ou de conservation est une impossibilité systémique. Dans un tel contexte, la restauration de l’inertie du sommeil fait obstacle aux processus mortels d’accumulation, de financiarisation et de gaspillage qui ont dévasté tout ce qui avait autrefois pu avoir le statut de bien commun.
Il n’y a plus en réalité aujourd’hui qu’un seul rêve, qui dépasse tous les autres : celui d’un monde partagé dont le destin ne soit pas fatal, un monde sans milliardaires, un monde qui ait un autre avenir que celui de la barbarie ou du posthumain, et dans lequel l’histoire puisse prendre une autre tournure que les scénarios-catastrophes de cauchemars réifiés. Il se peut — dans toutes sortes d’endroits, dans des états très divers, y compris ceux de la rêverie ou du rêve éveillé — qu’imaginer un avenir sans capitalisme commence par des rêves de sommeil. On le verrait comme une interruption radicale, comme un refus du poids implacable de notre présent globalisé, comme un sommeil qui, au niveau le plus prosaïque de notre expérience quotidienne, tiendrait lieu de répétition générale pour esquisser ce à quoi des renouvellements et recommencements plus significatifs pourraient bien ressembler.
L’Emprise numérique -
Comment internet et les nouvelles technologies ont colonisé nos vies
Extrait d'un compte-rendu du livre de Cédric Biagini L’Emprise numérique -
Comment internet et les nouvelles technologies
ont colonisé nos vies (Éditions L’Echappée, 2012, 448 pages), par
Jean-Guillaume Lanuque (dissidences.hypotheses.org).
Cédric Biagini, militant de l’Offensive libertaire et sociale, est un des responsables des éditions L’Echappée, qui se sont en particulier spécialisées dans la critique de la technologie, opposée à la technique : citons en particulier leur incontournable Une histoire populaire des sciences, de Clifford D. Conner, ou l’ouvrage collectif La Tyrannie technologique, déjà coordonné par le même Cédric Biagini (tous titres chroniqués sur notre ancien site ou sur notre blog). Avec L’Emprise numérique, il livre une synthèse de grande envergure, qui embrasse la plupart des aspects de ces nouvelles technologies qui font désormais partie, qu’on le veuille ou non, de notre quotidien.
Définissant au préalable les piliers de la révolution numérique, il insiste ensuite sur la dimension de « nouvelle religion » revêtue par cette dernière, qui s’accompagne d’une diabolisation de ses opposants, littéralement incompréhensibles. En fait, un des grands intérêts de cet ouvrage, c’est sa mise à plat d’un certain nombre d’idées reçues sur ces nouvelles technologies, que ce soit le gain de temps auquel elles sont censées ouvrir – alors que la sollicitation qu’elles suscitent va croissante –, ou la réduction de la vie privée qu’elles permettent[...]
Sur le livre numérique, Cédric Biagini souligne ainsi l’inutilité de posséder des milliers de livres dans sa liseuse quand la moyenne des ouvrages lus par an n’en atteint que dix, l’impact écologiquement plus destructeur des liseuses comparativement aux livres papiers (un angle d’attaque qui était déjà celui du Téléphone portable, gadget de destruction massive), ou les coulisses des conditions de travail des employés des entreprises Apple ou Amazon… Surtout, cette extension programmée du livre numérique ne peut, selon lui, que générer une crise des librairies (2), des bibliothèques par l’abandon de leur rôle formateur, des éditeurs via l’auto-édition initiée par Apple et Amazon (3), ainsi que du format livre en tant qu’entité autonome, menacé par l’éclatement et le découpage permis par l’hypermédia. C’est justement ce qui amène Cédric Biagini sur des terrains de réflexion proches de ceux d’un Nicholas Carr (Internet rend-il bête ? chroniqué dans notre revue électronique), lorsqu’il estime que la lecture sur support numérique favorise l’excitation et la superficialité(4) au détriment de l’apaisement et de la mémorisation, allant dans le sens de l’intérêt des entreprises du net comme Google, qui fonctionnent par le nombre de clicks enregistrés.
Cédric Biagini aborde également le cas de l’éducation, rejoignant les analyses d’Angélique del Rey (A l’école des compétences, chroniqué sur ce blog) lorsqu’il souligne que la justification de la généralisation des technologies numériques à l’école se fait au nom de l’employabilité. Il y a là de réels excès, lorsque l’ordinateur se substitue au papier – à quand l’apprentissage de l’écriture uniquement via le clavier ? –, participant de l’accoutumance des enfants (5), lorsque les jeux vidéo deviennent des supports pédagogiques (les serious games – sic), ou quand le numérique devient le cheval de Troie de la privatisation, par la sollicitation d’entreprises privées, alors que l’Éducation nationale est un tel vivier de professionnels capables, pour bon nombre d’entre eux, d’élaborer des logiciels adaptés. De même, la concurrence entre légitimité des savoirs de l’école et celle d’Internet touche-t-elle juste, tout comme le développement du e-learning en lien avec la baisse des coûts qu’il induit. Enfin, le parallèle que Cédric Biagini trace entre cette numérisation croissante du monde et l’affadissement des contenus enseignés (voir le zapping des nouveaux programmes d’histoire (6), et a contrario la nécessité plus que jamais d’actualité de la mémorisation, si difficile pour les élèves, interpelle le praticien de terrain, car il y a bien là risque de creusement des inégalités(7).
Elargissant le propos sans rester sur ce qu’est en train de devenir le quotidien de nos vies, Cédric Biagini s’en prend également à ce qu’il appelle les « utopies technologiques », autrement dit les mythes progressistes liés à Internet. Il critique ainsi les nouvelles militances, axées sur le net, selon lui trop ponctuelles et désincarnées, ne valorisant pas l’engagement réel sur le long terme(8), dénonce la fausse image des révolutions arabes permises par les nouvelles technologies, et relativise également les révélations de Wikileaks. Sa déconstruction du mouvement des Anonymous en est assurément l’exemple le plus intéressant. De par leur militance numérique et prioritairement médiatique, ils ne voient la politique que sous un angle strictement utilitariste, jouant finalement un rôle de fourrier d’une « nouvelle bourgeoisie numérique » (p. 263). Les partis pirates n’ont pas droit à plus d’indulgence, Cédric Biagini n’y voyant que la réactualisation des idées libertariennes (des cybertariens ?).
Ce tour d’horizon se termine par des réflexions autour du capitalisme numérique, tant la « fuite en avant technologique est la voie empruntée par le capitalisme pour générer des profits colossaux, mais aussi pour créer un imaginaire suffisamment fort pour que les peuples s’y soumettent » (p. 351)[...]
L'article complet (PDF, 2 page).
Low-tech : Il va falloir apprendre à s’appauvrir
Philippe Bihouix est ingénieur spécialiste de la finitude des ressources minières et de son étroite interaction avec la question énergétique. En 2010, il coécrit l’ouvrage « Quel futur pour les métaux ? » où il s’attaque à l’utilisation dispendieuse et inconsidérée des métaux et appelle à une économie de la sobriété.
« L’Age des low-tech », son nouveau livre publié aux éditions du Seuil, reprend et élargit ce thème. L’auteur y développe un discours avant tout pratique et pragmatique, loin des idéologies et politiques. Une interview de
Philippe Vion-Dury (Rue89). Extraits :
Rue89 : Commençons simplement : le low-tech, c’est quoi ?
Philippe Bihouix : Pour parler des low-tech, il faut d’abord établir deux constats :
1.
d’une part, la consommation de ressources non renouvelables (énergie et matières premières) est insoutenable, et nous en consommons davantage chaque année ;
2. d’autre part, les solutions technologiques qu’on nous propose ne sont absolument pas des solutions. Soit ces solutions sont marginales et hors d’échelle, donc pas à la hauteur du défi, soit elles reposent sur le recyclage de nos produits, « l’économie circulaire », qui ne marche que très partiellement du fait de la dégradation des matières utilisées ou de la difficulté à séparer les composants.
Face à ce double constat, le low-tech, c’est se dire : comment j’essaie de remplir au mieux les besoins, rester dans une civilisation acceptable et soutenable, malgré l’épuisement des ressources ? Low-tech veut tout dire et rien dire, c’est surtout un pied de nez au high-tech.
Donc, pour prendre un avatar de la société moderne, à quoi ressemblerait une voiture low-tech ?
La voiture propre n’existe pas, c’est un mensonge. Quand bien même l’énergie serait propre – ce qui n’est pas le cas –, l’ensemble de ce qui sert à fabriquer la voiture et qui n’est pas recyclable a un coût. Plus la voiture va vers le high-tech pour polluer un peu moins, moins la voiture est recyclable, et ses composants issus du recyclage.
L’approche low-tech, c’est une voiture beaucoup plus simple, plus légère, avec un moteur bridé, absolument aucun équipement électronique – disons le moins possible... C’est la deux-chevaux avec un filtre à particules, si j’exagère.
L’étape d’après, c’est de se passer de la voiture, de la circonscrire à quelques usages spéciaux, et d’enfourcher un vélo[...]
Partisan de la décroissance alors ?
Absolument. Je suis dans la dénonciation du développement durable et de la croissance verte, qui forment un mythe anesthésiant et sont fait pour ça. La réalité, c’est que ça ne fonctionne que partiellement ou pas. Voltaire disait : « Le vrai me plaît, le vrai seul est durable. »
Je viens là de passer du côté des écolo-liberticides [rires]. Je préfère la décroissance choisie, intelligemment choisie, avec pourquoi pas un peu d’innovation, technique ou sociale d’ailleurs, plutôt que rester dans un scénario de statu quo qui mène tout droit à une décroissance subie, plus violente.
Vous attaquez également le nucléaire sur sa dangerosité...
Le problème du nucléaire, c’est que ça ne s’arrête pas comme une usine normale. Pour démanteler, il faut de l’énergie, des gens, un « macrosystème technique » (robots, électronique, main-d’œuvre qualifiée, capacité à faire du ciment, etc.), et être certain que l’on aura accès à tout cela dans dix ans, vingt ans, cinquante ans... C’est un pari. Un pari osé.
Et quand vous allez voir le film sur le site d’enfouissement Onkalo en Finlande, les responsables vous expliquent noir sur blanc qu’il faut enterrer les déchets car le monde va devenir instable...
Pour revenir sur les énergies renouvelables, en quoi ce n’est pas soutenable ?
Je ne suis pas contre les énergies renouvelables en temps que telles. Je suis contre le mirage que les énergies renouvelables nous permettraient de continuer ainsi sans remettre en question nos besoins.
Pour être plus précis : je suis contre les énergies renouvelables en tant que macrosystème économique massivement déployé, avec une capacité nécessaire (une fois l’intermittence prise en compte) qui serait de l’ordre de trois ou quatre fois ce qu’il faut aujourd’hui en énergie fossile.
C’est le formidable mirage de Jeremy Rifkin, où nous serions tous producteurs, où des « smart grids » viendraient tout équilibrer et répartir le courant... Il y a un énorme mensonge sur le « tous producteurs, tous consommateurs ».
Si vous installez un panneau solaire sur votre toit, vous n’êtes pas producteur, vous n’êtes pas dans le secondaire. Vous fournissez un service immobilier en fournissant votre toit, et financier en fournissant en achetant les panneaux. Jamais ce macrosystème technique ne sera soutenable, et il nous emmènera d’autant plus vite dans le mur que ces « smart grids », éoliennes et autres panneaux solaires sont très demandeurs en matériaux non-renouvelables.
On ne fabrique pas une éolienne avec l’énergie d’une éolienne. On la fabrique avec beaucoup de gaz, de pétrole, de charbon, et est bourrée de composants électroniques qu’on ne sait pas recycler et qui ont une durée de vie de seulement trente ans.
Quelle(s) solution(s) en termes d’énergie alors ?
Il faut commencer par reconnaître que nous avons un gros problème : il faut définir une cible « post-transition », c’est-à-dire le niveau soutenable en termes d’énergie pour le nombre d’habitants vivant aujourd’hui sur la planète. Et il va falloir qu’il soit bien en deçà du niveau actuel. Ce « bien en deçà » peut faire l’objet de débat. Moi, je mise sur une consommation d’énergie autour de 20 à 25% de notre consommation actuelle.
Ensuite, comment on produit ? Il peut y avoir de l’hydro-électrique. C’est déjà 15% environ de la production d’électricité (pas d’énergie) en France : ça fait déjà un bout. Après, un peu de solaire thermique, de la biomasse, des éoliennes et panneaux, mais davantage low-tech.
Comment on procède ? Il y a trois postes dans lesquels il faut tailler[...]
Même si votre discours n’est jamais politique ou politisé, on a du mal à ne pas y voir une charge contre le capitalisme. Prônez-vous un musellement ou une révolution du système ?
Il y a des raisons fondamentales qui font que le capitalisme n’est pas compatible avec tout ça. La première, c’est la question du prêt à intérêt. Je pense que ce système – interdit par ailleurs par de nombreuses civilisations dans l’Histoire – oblige mathématiquement la masse monétaire à augmenter.
L’équation de Fisher pose le postulat que si la masse monétaire augmente (à cause des intérêts) avec la même quantité de biens et de services, l’inflation croît similairement. Donc faire croître le PIB pour éviter une banqueroute implique nécessairement de faire croître la quantité de biens et services, et donc la consommation d’énergie et de matières premières.
Donc oui, il y a une remise en cause du capitalisme dans ce bouquin.
Vous proposez un principe d’exemplarité, l’idée que des prises de positions fortes et unilatérales peuvent faire bouger les choses à une échelle plus grande.
Oui, je pourrais prendre l’exemple de la révolution française. On n’a pas attendu que les royautés d’Europe s’assoient autour d’une table pour discuter des revendications du peuple et prendre une décision. Mais je préfère l’exemple de l’abolition de l’esclavage.
L’abolition de l’esclavage a démarré sur des principes moraux, mais pour une nation comme l’Angleterre, cela avait des conséquences économiques profondes. C’était certes une grande puissance, mais il n’empêche qu’à force d’exemplarité et de lobbying, on n’a pas eu à attendre une grande conférence mondiale pour décider du sort des esclaves[...]
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